Dialogue Libyen: Explication du succès de la formule marocaine

Conflit Libyen: Le succès de la formule marocaine expliqué




Les Libyens ont réussi, au terme de 5 jours de négociations au Maroc, à s’entendre sur les futurs postes de souveraineté dans le pays. Il s’agit de la deuxième fois en 5 ans que Rabat réussit à mettre d’accord les deux camps rivaux. Le professeur-chercheur expert en géopolitique, Khalid Chegraoui, a décrypté les raisons du succès de la formule marocaine.





Après 5 jours de pourparlers inter-libyens accueillis par le Maroc, les deux camps libyens rivaux, à savoir le Haut Conseil d’Etat libyen (ouest) et le parlement de Tobrouk (est), sont arrivés à trouver un accord portant sur les institutions régaliennes du pays.
Les discussions ont réuni des parlementaires des deux camps, celui du Gouvernement d’union nationale (GNA) dans l’Ouest dont Fayez Al Sarraj est à la tête, et un pouvoir incarné par le maréchal Khalifa Haftar dans l’Est.
Selon un communiqué conjoint final, les négociations ont donné lieu à un accord global sur les institutions régaliennes, il concerne « les critères et les mécanismes transparents et objectifs pour occuper les postes de souveraineté » dans le pays. Cet accord conclu à Bouznika, au sud de la capitale du Royaume, représente le deuxième succès du Maroc à faire réunir les deux camps et à conclure les négociations par des accords après les accords de Skhirate en 2015.




Un deuxième succès dans son rôle d’hôte privilégiant la solution inter et intra libyenne. Malgré ces accords qui représentent un pas positif considérable dans le chemin menant au règlement du conflit libyen, le dossier reste complexe.
Mais les deux parties semblent apprécier la formule et l’attitude adoptée par le Maroc. Dans le communiqué conjoint final, les deux belligérants ont souligné « l’atmosphère amicale » de leurs échanges et ont appelé l’ONU et la communauté internationale à soutenir les efforts du Maroc pour parvenir à une solution politique globale en Libye.
« Jusqu’ici nous n’avons pas entendu la position de la France sur la question de Bouznika, et cela étonne. La position de la France est assez ambiguë concernant la Libye, même vis à vis de ses alliés européens », a estimé Khalid Chegraoui faisant référence à la rivalité italo-française sur la question libyenne et partant du principe que « la France est un acteur principal » dans le dossier libyen.




Alors que le dossier libyen suscite l’intérêt de plusieurs pays, le spécialiste de l’Afrique et du Moyen-Orient a ajouté qu’« il y a des pays qui n’ont pas apprécié les accords de Skhirate, qui n’ont rien fait pour appuyer les Libyens à les exécuter », soulignant que « bien sûr il y a un problème inter et intra libyen, ce ne sont pas seulement les agendas externes qui ont fait échouer l’application de ces accords ». Khalid Chegraoui a par ailleurs tenu à préciser que « si le Maroc a accueilli la conférence de Skhirate, c’est sous l’égide des Nations Unies.
Le Maroc a été un facilitateur et a présenté une logistique, c’est sûr et certain qu’il a beaucoup aidé en rapprochant les points de vue, mais ce qui fait l’intérêt du Maroc dans tout ce cadre là, dans toutes ces rivalités, c’est que c’est le seul pays qui n’a pas d’agenda à l’intérieur de la Libye ». Contrairement aux autres acteurs régionaux ayant tenté la médiation « le Maroc n’a pas de frontières directes avec la Libye.




Et là on pourrait comprendre l’Algérie, c’est tout à fait normal qu’elle s’intéresse à la Libye, la Tunisie aussi, l’Égypte également » d’un point de vue continental.
Expliquant les raisons pour lesquelles le Maroc s’est démarqué des autres médiateurs, Chegraoui poursuit en indiquant que « ce que le Maroc a fait jusqu’à maintenant c’est qu’il a respecté la légalité internationale. Le problème c’est les autres pays qui n’étaient pas dans cette mouvance, ils n’étaient pas dans cette mouvance de respect d’une organisation multilatérale laquelle est l’ONU.
Ça a donné raison au Maroc puisqu’il y a eu un engouement, voire même une inflation de conférences et de médiations ». Revenant aux conditions dans lesquelles la conférence de Skhirate s’est passée à l’époque, l’expert en géopolitique a rappelé que le seul médiateur était l’envoyé spécial de l’ONU pour la Libye. « Il y a avait des intervenants marocains mais c’était dans un cadre beaucoup plus fraternel.




On n’imposait pas mais on pouvait proposer une idée, trouver des formules plus ou moins acceptées par tout le monde mais il n’y avait pas de feuille de route imposée dès le départ ».
En faisant le parallèle avec les autres exemples de médiations le professeur au Centre de la politique du nouveau Sud et à l’Institut d’études africaines a ajouté: « C’est ce qui s’est fait à Berlin en Allemagne et en Russie. On a concocté un accord de deux pages et on leur a dit de signer.
Même l’allié de la Russie qui est Haftar a refusé de signer. La France a réuni plusieurs fois Haftar et Serraj et les a obligés à se serrer la main mais ça n’a rien donné, l’Italie a fait la même chose, et l’Algérie c’était la gabegie totale quand ils ont réuni les chefs des tribus, c’était beaucoup plus la destruction de l’Etat nation qu’autre chose… ». « Ce qui a fait la notoriété du Maroc (dans le dossier libyen) c’est qu’il n’a pas d’agenda, qu’il a donné l’occasion aux Libyens de se réunir et les a laissés entre eux.




Le ministre des Affaires Etrangères Nasser Bourita, a ouvert le dialogue avec un discours prenant tellement de précautions pour ne pas gêner.
Il a dit si vous me permettez de donner un conseil, essayez d’user du pragmatisme, c’est à dire ne soyons pas des rêveurs, il y a des situations nouvelles et un pragmatisme qu’il va falloir mettre en place, c’est une idée tout à fait respectable, c’est le conseil du frère », a-t-il ajouté.
« Le résultat, quand on laisse les Libyens entre eux, ça donne toujours des résultats positifs, jusque là c’est bien, mais reste la pratique sur le terrain », a estimé le directeur du Centre AMES pour les études sur l’Afrique et le Moyen-Orient. Concernant l’accord auquel les deux parties libyennes sont parvenues à conclure au terme des négociations accueillies par le Maroc à Skhirat, Khalid Chegraoui a estimé qu’on ne peut pas encore parler de réussite, « mais c’est un pas positif, un grand pas en avant, mais il ne faut pas trop s’en enthousiasmer parce qu’on a déjà eu Skhirat, ça fait 5 ans et ça n’a rien donné sur le terrain ».