Dr. Moussayer: la population marocaine atteinte de covid-19 est sous-estimée

Dr. Moussayer : Il y a une sous-estimation de la population marocaine atteinte du nouveau coronavirus




Le ministère de la Santé a publié en septembre la première étude sur l’étendue de la propagation du virus dans la population marocaine (la séroprévalence).




Selon Dr. Khadija Moussayer, spécialiste en médecine interne et en gériatrie, les résultats, utiles en soi, ont été malheureusement donnés « bruts » sans en effectuer une extrapolation mathématique, seule capable de fournir une « estimation réaliste ». Elle précise ainsi dans son analyse que les tests sérologiques actuels sous-estiment le nombre de personnes atteintes.
L’étude du ministère de la santé, effectuée entre mars et août sur un échantillon de 85.000 donneurs de sang, fait apparaître que 0,7 % d’entre eux auraient été en contact avec le virus, rapporte la spécialiste, qui soutient que l’étude a porté sur la recherche chez ces donneurs de substances biologiques chargées par notre organisme de lutter contre la Covid-19 qu’on appelle anticorps, et plus précisément sur une catégorie particulière de ceux-ci : IgG.




L’impossible quête des anticorps IgG
La difficulté (et elle est de taille !) est qu’une grande partie des sujets contaminés ne recèlent pas d’anticorps IgG dans leur sang au moment d’un prélèvement sanguin, assure Dr. Moussayer, qui souligne que ces derniers ne sont en effet vraiment détectables par les tests sérologiques qu’à partir du 14ème jour suivant la contamination et diminuent progressivement pour rester en moyenne 40 jours encore présents.
« On sait en plus que ces anticorps IgG n’apparaissent pas toujours ou disparaissent rapidement chez beaucoup de personnes contaminées ne développant pas la maladie de façon visible (on dit qu’ils sont asymptomatiques) ou en présentant une forme bénigne », précise-t-elle. Pour Dr. Moussayer, « on ne peut se satisfaire de ce résultat annoncé de 0,7% de la population au contact du virus, à partir de la seule présence de l’anticorps IgG ». Ce dernier doit faire l’objet d’une modélisation, notamment à partir du calcul des probabilités.




Ceci pour évaluer la proportion du nombre de personnes susceptibles d’être dépourvus d’IgG au moment d’un prélèvement et à partir éventuellement d’un croisement avec les chiffres publiés de l’autre test de détection du virus, le PCR, estime-t-elle. Et c’est seulement à partir de ce travail préalable que l’on pourra obtenir une estimation même approximative du niveau de propagation de l’infection parmi la population marocaine, assure Dr. Moussayer.
« Il est vrai que ce calcul n’est pas aisé et les pays développés peinent aussi à obtenir des chiffres satisfaisants sur ce sujet à partir des seuls tests sérologiques actuels. Ainsi, en France, le Conseil scientifique de ce pays avait estimé grosso modo, dans un avis publié le 27 juillet, à 4,4% la part de la population concernée. Ceci, à partir d’un faisceau de preuves, sans qu’aucune étude approfondie n’ait pu corroborer cette affirmation » explique l’interniste.




La Maroc ne dispose pas du bon anticorps
Pour appuyer son analyse, Dr. Moussayer évoque une étude publiée le 3 septembre dernier dans le British Medical Journal, et qui tend à montrer (en rejoignant d’autres études) que l’on sous-estime la part de la population déjà confrontée au coronavirus. D’abord parce que, selon les auteurs, « les tests d’anticorps actuels ne permettent pas d’identifier les personnes qui avaient des infections bénignes ».
Et ensuite parce que un autre anticorps, « l’IgA », semblerait « plus pertinent dans la Covid-19, en particulier chez les personnes asymptomatiques ». L’avantage de ces derniers anticorps, les IgA, réside dans le fait qu’ils sont détectables dans le sérum, la salive ou le lait maternel, qu’ils seraient en outre présents plus tôt et persister plus longtemps que les IgG, explique-t-elle.




Une étude luxembourgeoise, publiée dans la revue MedRxiv, poursuit Dr. Moussayer, vient « confirmer ces assertions en montrant que 11% des 1.862 personnes prélevées présentent des anticorps IgA contre le nouveau coronavirus, contre 1,9% seulement pour les anticorps IgG ». « Si on transpose ce dernier résultat au cas du Maroc, la part de la population touchée serait ainsi actuellement de 4,2% (une hypothèse d’école seulement, à valider ensuite par une étude exhaustive !).
Au total, en tout cas, la population touchée par la Covid-19 serait en réalité bien plus importante qu’estimée dans la plupart des pays, y compris au Maroc », estime Dr. Moussayer. Ceci n’est pas forcément une mauvaise nouvelle, indique la spécialité, en ce sens qu’un certain taux d’immunité collective (seuil requis à partir duquel un sujet infecté ne transmet plus le pathogène car il rencontre trop de sujets protégés), même transitoire, permettrait de ralentir l’épidémie.




Surtout quand l’on sait, en infectiologie, que cette protection repose aussi sur la mémoire de l’infection passée détenue par certaines cellules immunitaires (des lymphocytes T) et assurant en général une réaction de défense immunitaire plus rapide en cas de réinfection, explique-t-elle. « Même si ce seuil est lui aussi difficile à estimer actuellement pour la covid-19 : entre 60% et 70% selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), de 20 à 40 % selon d’autres études,… ».
Par ailleurs, a-t-elle estimé, les enquêtes ciblées de surveillance sérologique annoncées par le ministère paraissent très utiles en ce qui concerne les professionnels de la santé et les détenus dans les établissements pénitentiaires. Un peu moins par contre en ce qui concerne les personnes ayant des maladies chroniques et celles de plus de 60 ans, avance-t-elle.




« Les résultats de ces 2 derniers types d’étude, quels qu’ils soient, n’ont en effet aucune incidence sur le comportement de protection maximum que doivent continuer à adopter ces deux populations à risque » soulève Dr. Khadija. Il manque par contre, selon elle, une évaluation de la séroprévalence dans les grandes métropoles et en premier lieu Casablanca, et cela afin d’y adapter en conséquences les politiques de santé publique.
« On sait en effet que c’est là qu’on risque de trouver des chiffres très élevés, à l’exemple de New-York, Paris, Rio de Janeiro,… En les prolongeant, si besoin est, dans certaines zones de ces villes. On a ainsi vu récemment à Bombay, en Inde, une prévalence sérologique de 51% à 58% dans les quartiers défavorisés, contre 11% à 17% dans le reste de la ville ! », conclut Dr. Khadija Moussayer.