(Vidéo) 4 experts parlent du système de santé marocain et des enjeux futurs

(Vidéo) 4 experts parlent du système de santé marocain et des enjeux futurs




Le Maroc doit s’attendre à affronter de nouveaux bouleversements sanitaires qui n’auront probablement rien à voir avec l’épidémie de Covid-19, si ce n’est l’ampleur inattendue que cette crise sanitaire a prise. Quatre experts reviennent sur les failles du système de santé marocain, notamment sur le front humain et fiscal, et livrent leurs recommandations pour le préparer aux enjeux futurs.




L’épidémie de Covid-19 a mis à rude épreuve le système de santé marocain, et elle ne sera probablement pas le seul bouleversement qu’il sera amené à affronter. C’est donc tout un écosystème qui devra, à l’avenir, être en mesure d’absorber de nouveaux chocs et d’assurer la prise en charge de tous les patients, indépendamment de leurs revenus.
Tel est le prérequis sur la base duquel se sont ouvertes les discussions, mardi 8 décembre, lors d’un webinaire intitulé « Repenser les déterminants de la politique sanitaire », organisé par l’Institut CDG. Mais quels sont-ils, ces déterminants ? Que recouvre ce terme ?
« Pendant longtemps, nous avons pensé que la santé n’était l’affaire que du ministère de la Santé. Or depuis quelques années, nous réalisons qu’il faut désormais élargir la définition de la santé.




Elle désigne le bien-être et pas seulement l’absence de maladie », a expliqué Rajae El Aouad, membre de l’Académie Hassan II des sciences et techniques et spécialiste en recherche biomédicale et en santé publique.
Elle ajoute : « La santé, c’est aussi la résultante de l’ensemble des conditions dans lesquelles les individus naissent, grandissent, travaillent et vieillissent, c’est-à-dire tous les déterminants sociaux et économiques qui régissent l’environnement dans lequel une personne évolue ; le contexte économique et socioculturel, les conditions de vie, la disponibilité de l’alimentation, les facteurs psychosociaux et génétiques, mais aussi les politiques macroéconomiques et publiques pour la santé, l’éducation, la protection sociale… Le système de santé en fait donc entièrement partie. »




Un système inadapté aux besoins et aux attentes des patients
Or ces déterminants sont grandement chamboulés depuis dix mois que cette crise sanitaire est apparue, qui a elle-même engendré une crise économique. Les réflexions doivent d’abord porter sur le travail et la formation du personnel de santé, et la façon dont le système dans son entièreté perçoit le patient, de surcroît en temps de crise, estime le professeur Gabriel Malka, directeur du pôle des sciences médicales et biologiques de l’université Mohammed VI Polytechnique de Benguérir.
Lui a été atteint du Covid-19 il y a deux mois. Il a développé une forme sévère de la maladie et passé 18 jours en réanimation. « J’ai mené 18 jours de réflexion sur la transformation du secteur de la santé au Maroc, comme un curé en retraite », s’amuse-t-il aujourd’hui.
Ses réflexions, les voici: « D’abord, notre système hospitalier est inadapté et ne répond pas aux attentes des patients, tant il est figé et marqué par des rigidités. Le nursing manque. Pendant ces 18 jours, j’ai été très seul. La solitude m’a marqué. J’en suis venu à me dire qu’il faut absolument accompagner les malades.




Il faut faire de cette devise le cœur de notre système : ce n’est pas une maladie que l’on traite, mais un patient que l’on soigne. Cela, notre système hospitalier l’a oublié. Les patients se plaignent de délais d’attente trop longs, d’une absence de coordination entre les services, de problèmes d’accès aux soins… C’est bien simple : il n’y a pas de parcours. J’ai également découvert lors de ce séjour hospitalier qu’il n’y a aucune évaluation du personnel.
Nous ne savons pas évaluer nos professionnels de santé. Il faut donc repenser les métiers de la santé, notamment les médecins et le personnel paramédical ; nous ne pouvons plus les former comme avant. Il va falloir enfin décloisonner le système de santé dans sa globalité et ne plus faire de scission entre secteur privé et public.
Un système bicéphale doit être privilégié, de façon à ce que le public et le privé travaillent ensemble car, pour l’heure, il n’y a aucune structure de coordination. L’objectif, in fine, est de revenir à ce préalable essentiel : le patient est au cœur du système, et la qualité des soins et de la prise en charge, une boussole. »




Bientôt une agence nationale de santé publique au Maroc
« Il y a effectivement des leçons à tirer de cette crise sanitaire », abonde Rajae El Aouad. Cette professeure en immunologie estime que le secteur privé a été trop tardivement inséré dans la stratégie de lutte contre la Covid-19 au Maroc. « Nous avons été parmi les premiers pays à réagir très précocement à cette pandémie, en confinant la population, mais nous n’avons pas déployé suffisamment tôt toutes les capacités du système hospitalier. Le secteur privé aurait dû être impliqué dès le début », affirme-t-elle.
« La première phase de la crise a effectivement été gérée par le secteur public car c’est toujours le modèle qui est mis en première ligne », a ajouté de son côté Saad Taoujni, juriste spécialisé en droit public, de la santé et de la sécurité sociale, enseignant et consultant en management et financement de la santé. Passé le constat des insuffisances du système de santé marocain en temps de Covid, les intervenants ont fait émerger plusieurs pistes de réflexion pour pallier ces défaillances.
L’une des armes auxquelles le Maroc pourrait avoir recours à l’avenir, réside peut-être dans la mise en place d’un système de veille sanitaire pour prévoir les futures épidémies, « car nous en aurons d’autres et il faudra être prêts à y faire face », a souligné Gabriel Malka.




Rajae El Aouad a fait savoir que le ministère de la Santé  »travaille actuellement sur un projet de création d’agence nationale de santé publique, l’équivalent d’un institut de veille sanitaire ». Le dossier est cantonné aux tiroirs du ministère depuis 2011-2012, mais il a été réactivé au vu de la crise sanitaire, en collaboration avec le ministère de l’Économie et des finances.
« La surveillance et la veille sanitaire sont des prérogatives régaliennes ; ce sont des fonctions qui ne peuvent être confiées qu’à l’État. Au regard de ce que cette épidémie nous a appris et de ce que nous savons de l’évolution des maladies émergentes à venir, il va nous falloir être capables d’anticiper sur les mutations des virus.
Les universités peuvent évidemment apporter leur contribution dans le domaine de la recherche et du développement », a déclaré Rajae El Aouad. Dans ce sens, Gabriel Malka a indiqué que l’université Mohammed VI Polytechnique est dotée d’un laboratoire qui travaille actuellement sur les anticorps polyclonaux, c’est-à-dire des anticorps qui contiennent un mélange de plusieurs autres anticorps. « C’est une alternative thérapeutique qu’il faudra développer à l’avenir, afin de trouver une solution aux patients qui ne pourront pas bénéficier d’un vaccin en raison de prédispositions génétiques », a-t-il dit.




Des réformes fiscales nécessaires pour améliorer le système de santé
La refonte du système de santé marocain pour affronter les prochains chocs sanitaires passe aussi par une refonte des dépenses de santé, a plaidé Bert Brys, économiste au sein de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).
« À l’heure actuelle, le taux de dépenses publiques dédiées à la santé au Maroc est faible, à hauteur de 5% environ du PIB. De plus, moins de 50% des dépenses de santé sont financés par les impôts et les cotisations sociales, ce qui signifie que plus la moitié de ces dépenses sont prises en charge par les ménages eux-mêmes.
Pour nous, ces dépenses privées sont un impôt implicite prélevé sur les personnes les plus vulnérables. Les dépenses de santé doivent donc être plus efficaces, notamment en collectant davantage de recettes fiscales pour les financer », a recommandé Bert Brys. Oui, mais comment ? L’économiste de l’OCDE suggère quatre pistes: « Avant toute chose, il est important que les contributions soient les mêmes pour les travailleurs du public que pour ceux du privé.




Il faudrait augmenter la part de cotisations pour les travailleurs du public de façon à ce qu’ils soient alignés avec ceux du privé.
Ensuite, il faut introduire dans le régime de l’assurance maladie les travailleurs indépendants et rehausser le financement de la CNSS et de la CNOPS, celle-ci connaissant actuellement une dégradation de ses équilibres financiers. Enfin, il faut augmenter le taux de la population active, notamment la participation des femmes au marché du travail.
 » Bert Brys se montre toutefois prudent, mais pas pessimiste pour autant, sur la faisabilité de ces mesures: « Ces réformes ne suffiront pas à elles seules à apporter les fonds supplémentaires dont le système de santé marocain a besoin. La crise de la Covid-19 a effectivement généré un déficit budgétaire important qu’il faudra financer dans les années à venir. C’est un déficit conséquent au regard des faibles recettes fiscales que le Maroc parvient à mobiliser pour l’instant. »