Sebta, la colonie espagnole au Maroc

Sebta, la colonie espagnole au Maroc




En incorporant Sebta dans les frontières de l’Europe et en adoptant une posture de donneur de leçons instrumentalisant des notions, le Parlement européen s’installe dans une logique coloniale.




Les différents recueils, émanant d’instances académiques ou politiques européennes à travers les siècles, n’avaient aucun mal à nommer les choses sans faux-fuyants: Sebta est «une colonie espagnole au Maroc».

Car la géographie et l’histoire sont implacables: séquelle d’un empire colonial révolu, la ville est marocaine depuis plusieurs siècles avant son occupation par les Ibères dans la mouvance de la Reconquista. C’est durant la nuit du 20 août 1415, au terme de plus de trois années de préparatifs, que débarque à Sebta l’armada portugaise, forte de ses 200 vaisseaux et 30 galères, avec à sa tête le roi du Portugal, ses trois fils aînés et la fine fleur de l’aristocratie.

Deux jours plus tard, l’ancienne mosquée almoravide est transformée en église où une première messe est célébrée et les infants du Portugal adoubés chevaliers. Pedro de Menezes est désigné capitaine général de la place, pillée, vidée de sa population et ses empreintes islamiques progressivement effacées afin que l’oubli triomphe de la mémoire.




Des ecclésiastiques sont dévoués à la conversion des «Maures infidèles» dans une ardeur digne de cette croisade soutenue par une nouvelle bulle papale, Rex regum, octroyée trois ans plus tard. La prise de Sebta symbolise ainsi la première victoire de la chrétienté sur l’islam en terre africaine et inaugure l’expansion coloniale de l’Europe outre-mer.

En plus de sa situation stratégique de porte du détroit et clé de la Méditerranée, la Sebta musulmane était un port florissant où abondaient tous types de produits en provenance d’Alexandrie, de Marseille ou de Gênes (qui y avaient leurs foundouks et caravansérails), désertée peu à peu par ses marchands habituels.

Par ailleurs, si elle facilite aux Portugais la prise d’autres villes littorales avec lesquels elle entretient des échanges, l’intrusion étrangère aux allures messianiques déclarées, la coupe de l’arrière-pays dont elle dépendait sur les plans hydraulique et agricole. Elle est éduite désormais à celui de ville-garnison, objet des attaques des combattants de la guerre sainte.




Elle endosse le triste rang de bagne où étaient transférés les prisonniers portugais et les membres de l’élite indésirables. Vient le règne saâdien et le retentissant triomphe marocain à la bataille des Trois Rois.

Au Portugal, où seulement 60 personnes étaient revenues à Lisbonne sur plus de 17.000 hommes, la Couronne est confrontée à une grave crise de succession, provoquant deux ans plus tard, l’occupation du Portugal par l’Espagne et l’annexion de ses possessions, dont Sebta. Parmi les nombreuses campagnes marocaines en vue de sa libération figurent les assauts mystico-guerriers des moujahidine du XVIe siècle sous la direction des chefs locaux Aroussiyine qui organisent le premier siège en 1418.

Sous le règne du sultan alaouite Moulay Ismail, le siège commence en 1694 et dure 27 ans jusqu’à la contre-attaque sans appel du marquis de Lede, accompagné de 16.000 soldats qui prennent dans la foulée la citadelle mérinide de l’Afrag, résidence administrative et campement royal fondé en 1328-1329 par le sultan mérinide Abou-Saïd, comprenant alors mosquées, logements, hammams…




Un peu plus tard, en 1790-1791, le sultan Moulay Yazid met le siège pendant 14 mois devant la ville à l’aide de 20.000 hommes… Que d’entêtements pour maintenir une place-forte coûteuse pour le Trésor! C’est ainsi que durant la guerre d’Indépendance espagnole contre la France, il fut question à plusieurs reprises en Espagne de céder les présides.

En 1811, la problématique est discutée aux Cortes de Cadix où la majorité des députés déclare que les «presidios menores» ne font pas partie du territoire espagnol et votent en faveur de leur cession. La question revient plusieurs fois sur le devant de la scène avec le développement d’idées libérales opposées à cette colonisation, assimilée par certains à une survivance du fanatisme religieux du temps de la conquête en Afrique.

Bien vite, le contexte de compétition entre les puissances impérialistes change la donne. L’Espagne, freinant l’avancée française 18 ans après la conquête de l’Algérie, occupe en 1848 les îles Jaâfarines face à l’embouchure de la Moulouya.




En s’assurant par la même occasion un soutien à une pénétration plus profonde dans le Rif. Dix ans plus tard s’annonce une crise majeure. En 1859, la tribu Anjra bordant Sebta, excédée par les provocations des soldats espagnols qui avaient construit un fortin en dur, y hissant leurs armes nationales, procède à la destruction de la borne frontière, prétextes à des escarmouches de frontières qui allaient se transformer en affrontement général.

L’Espagne exige la cession d’une portion du territoire en avant de l’ancienne frontière, avant de déclarer officiellement la guerre. Cette réaction démesurée, qui a pour motif officiel de laver l’affront, lui vaut d’être comparée à la fameuse anecdote du chasse-mouche du dey d’Alger.

Cinquante mille hommes sont engagés dans la Guerre de Tétouan, avec à leur tête les trois généraux les plus célèbres du moment, dans une débauche de moyens indiquant une volonté de conquête. Malgré les tentatives acharnées des troupes marocaines, elles ne tardent pas à être submergées par le nombre.




Mais aussi par le matériel et l’organisation tactique des assaillants qui remportent la bataille décisive et rentrent à Tétouan, étape ultime de l’expédition. Les premiers pourparlers débouchent sur une impasse au vu des conditions excessives exigées par l’Espagne contraignant la reprise des combats à Wad-Ras, tandis que Larache et Asilah étaient bombardées.

L’artillerie lourde ne laissant aucun répit, les Espagnols poursuivent leur marche conquérante en direction de Tanger avant d’être arrêtés en chemin, sur intervention de l’Angleterre. La proposition de cessez-le-feu et le dialogue entre les belligérants aboutissent au Traité de paix du 26 avril 1860. Rédigé en seize articles, il est désastreux pour le Maroc.

Entre autres clauses, il stipule l’agrandissement des limites de Melilla et de Sebta, confinées auparavant à l’intérieur de leurs fortifications. Pour ne parler que de Sebta, elle voit ses frontières s’étaler, tracées par tirs du canon, au détriment du territoire des tribus limitrophes; motifs de tensions que le Makhzen se devait de juguler en assurant la sécurité conformément aux accords.




Une nouvelle vie commence pour Sebta, déclarée par Madrid en 1863, port franc (avec Melilla et les îles Jaâfarines) propulsant son essor, lié ensuite au dumping et à la contrebande avec les conséquences que l’on connait sur l’hinterland.

Ce n’est pas pour autant la fin de son destin de présidio, poste fortifié, érigé dès le début du XVIIIe siècle en prison pénale, recevant bannis et forçats de tous types: prisonniers de droits commun, militaires, opposants politiques qu’ils soient Espagnols péninsulaires (carlistes, progressistes…) ou indépendantistes du continent américain. Tel est le cas du médecin et journaliste Francisco Isnardi, connu pour avoir préparé et signé l’Acte de la Déclaration d’Indépendance du Venezuela.

Plus tard, avec le séparatisme cubain, le bagne de Sebta continue à s’imposer comme destination de sombre renommée. Parmi ses prisonniers d’envergure: l’intellectuel et leader de l’insurrection cubaine, futur président de la République de Cuba, Alfredo Zayas.




Durant le Protectorat, la ville assure un rôle de tête de pont à la pénétration coloniale dans le Rif et tente ensuite, tant bien que mal, de se débarrasser de sa réputation de colonie pénitentiaire.

Et voilà qu’à la fin du XXe siècle, y était érigée une barrière, définie comme le premier mur dressé après la chute du mur de Berlin, faisant craindre que l’antique cité ne passe de bagne à forçats, à prison à ciel ouvert pour les migrants. Et l’on en arrive à dire pour conclure, que dans les temps passés, il y avait un certain mérite à appeler un chat un chat et à évoquer sans détours une croisade ou une colonie en Afrique.

Aujourd’hui, en incorporant Sebta dans les frontières de l’Europe et en adoptant une posture de donneur de leçons instrumentalisant des notions, le Parlement européen s’installe dans une logique coloniale. Plutôt que de distribuer des points et des résolutions, il eut été plus décent d’assumer un fait colonial qui apparait clairement en filigrane. Car, dirait Albert Camus, «mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur de ce monde».

Mouna Hachim (le360)