«L’UE ne peut rester un observateur passif sur la question du Sahara»

«L’UE ne peut rester un observateur passif sur la question du Sahara»




L’ancienne ministre espagnole des Affaires étrangères, Ana Palacio, a analysé les déclencheurs de la crise entre Rabat et Madrid, pointant du doigt l’européanisation par son pays d’une tension bilatérale et le recours par le Maroc aux mineurs.




Dans une tribune intitulée «Tensions Espagne-Maroc : comment l’UE peut progresser sur le Sahara occidental», l’ancienne ministre espagnole des Affaires étrangères, Ana Palacio (2002-2004), alerte sur une «dangereuse escalade» dans la région du détroit de Gibraltar.

Des «menaces» qui «affaiblissent les liens entre l’Espagne et le Maroc». «Il est dans l’intérêt de l’Espagne d’éviter que la situation ne s’envenime davantage et de trouver des moyens de raviver les relations bilatérales.»

«Il est nécessaire d’identifier les enjeux, dont certains sont fondamentaux, comme les implications sur les droits de l’Homme des images de corps noyés au point d’entrée de Tarajal à Ceuta, et d’autres de grande importance, comme le rôle de l’Algérie dans l’apparition du leader du Polisario, Brahim Gali», dans le débat au sein de l’Union européenne, constate-t-elle.

Ana Palacio relève également dans son diagnostic, que les déclencheurs de la crise reposent sur «la présence de Gali en Espagne et l’arrivée de milliers de sans-papiers à Ceuta, facilitée par les autorités marocaines».




Madrid a tort d’européaniser la crise et le Maroc de jouer la carte des mineurs

Pour l’accueil du chef du Polisario, l’ancienne ministre des Affaires étrangères affirme que les «raisons humanitaires» présentées par le gouvernement de coalition de gauche pour justifier l’hospitalisation de Ghali dans un hôpital de Logroño, n’ont pas calmé la colère de la partie marocaine.

«Expliquer un acte politique uniquement en termes moraux a peu de chances de convaincre», indique-t-elle.

Le deuxième moment clé de cette crise s’est déroulé, les 17 et 18 mai, avec l’arrivée de plusieurs milliers de Marocains à Ceuta, «apparemment avec la complicité des autorités marocaines (…) Rabat a eu recours à un acte symbolique et purement bilatéral de représailles», précise Mme. Palacio. Ce que Madrid a présenté comme «un assaut sur une frontière extérieure de l’Union européenne et d’un acte d’hostilité, ne se limitant donc pas à l’Espagne».

En effet dès le 18 mai, Pedro Sanchez a fait le tour des principaux responsables de l’UE pour leur «expliquer la situation». Une campagne de communication qui a immédiatement porté ses fruits, avec le soutien clair de Bruxelles à Madrid. Cette solidarité s’est manifestée, ensuite le 10 juin, par la résolution du Parlement européen condamnant le Maroc pour avoir joué la carte des mineurs dans sa crise avec l’Espagne.




L’Union européenne doit innover une solution pour le Sahara, loin de l’ONU

Ana Palacio a consacré la deuxième partie de sa tribune à la question du Sahara, autre point de discorde entre Rabat et Madrid. L’ex-cheffe de la diplomatie admet que la reconnaissance par Donald Trump de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, a changé la donne.

«Beaucoup avaient parié, en particulier dans les cercles européens, sur Joe Biden pour révoquer la décision» de son prédécesseur. L’actuelle ministre espagnole des Affaires étrangères, Arancha Gonzalez, en fait partie. En revanche, Mme Palacio a relevé des signaux à même de décevoir les partisans de la suspension ou l’annulation de la reconnaissance.

Elle cite la publication, le 19 mai, par le Département d’Etat de la déclaration conjointe du 22 décembre 2020 entre le Maroc, les Etats-Unis et Israël, l’entretien téléphonique, du 18 mai, entre Antony Blinken et Nasser Bourita et la publication par la CIA de la carte du royaume intégrant le Sahara.

La sourde oreille de Washington aux appels des Européens sur le Sahara, s’explique selon Ana Palacio, par les priorités de la politique étrangères des Etats-Unis qui ne se situent pas dans cette zone mais plutôt dans l’Indo-Pacifique.




Ce qui n’est pas le cas pour l’Union européenne qui porte «un intérêt vital et incontestable à la région de la Méditerranée, compte tenu de sa position géographique. Il s’agit d’une région flanquée de deux voisins avec lesquels l’UE connaît des désaccords sans précédent : la Turquie et le Maroc».

Deux pays qui «partagent non seulement des rôles de gardiens de l’immigration, mais aussi ayant des conflits de souveraineté enracinés aux Nations Unies, à Chypre et au Sahara occidental». Ana Palacio recommande donc à l’Union européenne d’innover sa propre solution au problème du Sahara, comme ils l’ont déjà fait en 2015 sur le dossier du nucléaire iranien.

«Aucune solution ne doit s’arrêter au fait que le Sahara occidental est une question de l’ONU ou d’obtenir un énième envoyé spécial», conclut l’ancienne ministre espagnole des Affaires étrangères.

Une position qui rejoint celle des officiels marocains. Le chef du gouvernement et le chef de la diplomatie ont invité les Européens à sortir de la «zone grise» ou de «confort» dans laquelle ils se complaisent sur le dossier du Sahara.